Notre Région

Le Hainaut français... Terre de brasseries !

La région de Valenciennes, capi­tale du Hainaut fran­çais, se révèle d’un grand inté­rêt his­to­ri­que pour évoquer les tra­di­tions et le patri­moine bras­si­cole du Nord de la France. Cette contrée est consi­dé­rée depuis quel­ques décen­nies comme le ber­ceau de la renais­sance des bières de garde et de Noël.

Un terroir façonné par
les traités et la volonté des puissants

Le Hainaut fran­çais, inclus dans les arron­dis­se­ments de Valenciennes et d’Avesnes, cons­ti­tue, avec la Flandre et le Cambrésis, l’une des trois enti­tés du dépar­te­ment du Nord.

Ses limi­tes géo­gra­phi­ques lui ont conféré une forte iden­tité :
à l’ouest : une fron­tière natu­relle remar­qua­ble, limite occi­den­tale de la Lotharingie (Traité de Verdun. 843) puis du St Empire romain ger­ma­ni­que ;
au sud : le comté épiscopal de Cambrai ;
à l’est : le duché de Luxembourg, lors­que le Hainaut devient vert et boca­geux, aux confins des Ardennes ;
au nord : une fron­tière, arti­fi­cielle celle-là, résul­tat des trai­tés de Nimègue (1678) et d’Utrecht (1713) sépa­rant le Hainaut fran­çais du Hainaut belge resté cultu­rel­le­ment très proche.
N’oublions pas, entre Scarpe et Hainaut, deux vieux can­tons caro­lin­giens : le Pagus de la Scarpe et celui d’Ostrevant écartelés entre Flandre et Hainaut jusqu’à leur rat­ta­che­ment défi­ni­tif au Hainaut dès le Xe siècle.

De l’origine de la brasserie régionale
à "l’âge d’or bourguignon et espagnol"

Entre l’Escaut et la Sambre s’étendait, à l’ère pré-chré­tienne, la terre des Nerviens, com­bat­tants redou­ta­bles qui, lors de la conquête de la Gaule, semè­rent bien sou­vent la pani­que dans les légions de César. Trouvaient-ils leur cou­rage et leur force dans les bois­sons des dieux et des guer­riers ? Ils usaient cer­tai­ne­ment comme leurs voi­sins les Atrébates et les autres peu­ples de la Gaule belge, de cer­voi­ses bras­sées de façon domes­ti­que.

Ce qui est plus sûr c’est qu’au temps des bras­se­ries mona­ca­les, nos abbayes, notam­ment celles de Saint-Saulve, Maroilles, Saint-Amand, Hasnon et Crespin, pos­sé­daient toutes une ou plu­sieurs bras­se­ries.

Aux XIIe et XIIIe siè­cles, dans nos dis­tricts ruraux, la bras­se­rie domes­ti­que s’étoffe et devient agri­cole, tandis qu’en ville un arti­sa­nat bras­si­cole prend son essor et favo­rise les cor­po­ra­tions notam­ment celles des bras­seurs. Il faut pré­ci­ser que l’ensem­ble de nos pro­vin­ces est alors sous le contrôle des ducs de Bourgogne puis sous domi­na­tion espa­gnole.

Trois révolutions majeures scellent le destin
de la brasserie régionale ?

La pre­mière de ces révo­lu­tions est l’annexion de notre ter­ri­toire par les Français, lors­que Louis XIV voulut sécu­ri­ser les fron­tiè­res nord du royaume (Valenciennes se rendit en 1677) ; elle annonce le rat­ta­che­ment de notre région, c’est-à-dire la partie sud du Hainaut à la France en 1678.

Ce bou­le­ver­se­ment va pro­vo­quer d’impor­tan­tes modi­fi­ca­tions poli­ti­ques : un pou­voir auto­ri­taire et cen­tra­lisé va suc­cé­der à une admi­nis­tra­tion plus libé­rale vis-à-vis des pro­vin­ces et des cités. Cela affai­blira la puis­sance des magis­trats et par voie de consé­quence celle des cor­po­ra­tions.

Puis vient la Révolution de 1789. Concrétisant un cou­rant d’idées indi­vi­dua­lis­tes issu du Siècle des Lumières, la loi Le Chapelier (1791) sup­prime toute asso­cia­tion de gens d’un métier, donc les cor­po­ra­tions.

Au début du XIXe siècle, notre troi­sième révo­lu­tion n’est pas poli­ti­que mais tech­ni­que et économique ; c’est la Révolution Industrielle.

Grâce à quel­ques inven­tions fon­da­men­ta­les (machi­nes tex­ti­les, machi­nes à vapeur, hauts four­neaux) mais sur­tout grâce à la décou­verte de nou­vel­les sour­ces d’énergie (houille puis pétrole et électricité), cette révo­lu­tion va en un siècle chan­ger les rap­ports de l’homme avec la nature et sa façon de vivre. Elle va démul­ti­plier la pro­duc­tion, faci­li­ter les trans­ports et créer d’énormes riches­ses mal­heu­reu­se­ment par­ta­gées de façon iné­gale.

Dans ce contexte, le Hainaut fran­çais va béné­fi­cier d’un atout excep­tion­nel, un vrai filon… un filon de houille décou­vert en 1716 à Fresnes par le ver­rier Desandrouins. L’extrac­tion, modeste au départ, mettra long­temps à se déve­lop­per mais explo­sera au milieu du XIXe siècle. La richesse du sous-sol favo­ri­sera, en sur­face, un essor indus­triel consi­dé­ra­ble ; tex­tile d’abord, puis à partir de 1880, métal­lur­gi­que lors­que la liai­son fer­ro­viaire avec la Lorraine per­met­tra l’échange char­bon - mine­rai de fer. Concentrée autour de deux pôles - Valenciennes, Anzin, Denain et Maubeuge, Hautmont, Jeumont - l’indus­trie bou­le­verse le pay­sage, l’habi­tat et le mode de vie. De modes­tes bourgs devien­dront en quel­ques décen­nies de véri­ta­bles villes.

Il faut loger, nour­rir, vêtir ces pay­sans venus cher­cher du tra­vail. Il faut aussi étancher leur soif car ils aiment, après leur dur labeur, se retrou­ver à l’esta­mi­net pour fumer une pipe autour de quel­ques chopes. Et ils aiment faire la fête à la ducasse, à la Sainte-Barbe, à la Saint-Eloi.

C’est alors une période faste pour les arti­sans bras­seurs : le nombre des bras­se­ries décu­ple dans les régions en cours d’indus­tria­li­sa­tion. À Denain, on comp­tait jusqu’à 32 bras­se­ries pour ce vil­lage devenu ville de 20 000 habi­tants.

Profession "brasseur" en Nord-Pas-de-Calais
aux XIXe et XXe siècles

En cette fin du XIXe siècle, le pay­sage régio­nal change consi­dé­ra­ble­ment. Les villes se sont ouver­tes, les murs sont tombés ; quel­ques agglo­mé­ra­tions sont deve­nues ten­ta­cu­lai­res, on se rend de Valenciennes à Condé par une très longue rue bordée de corons et d’usines. Des arti­sans dyna­mi­ques s’ins­tal­lent dans ces cités, à coté des anciens et sus­ci­tent l’émulation. Tous bras­sent encore en fer­men­ta­tion haute et fer­men­tent en fûts d’expé­di­tion, mais cer­tains adop­tent le chauf­fage et la force motrice "à la vapeur".

Une mino­rité s’enhar­dit. Ces entre­pre­neurs ambi­tion­nent d’étendre leur clien­tèle en se moder­ni­sant et en amé­lio­rant la qua­lité de leur pro­duc­tion. Ils son­gent à la fer­men­ta­tion basse, au condi­tion­ne­ment en bou­teilles, à la fil­tra­tion des bières voire à la pas­teu­ri­sa­tion.

Pour inves­tir, ces bras­seurs ambi­tieux ont besoin de capi­taux ; cer­tains les trou­vent en for­mant une société ano­nyme. Parallèlement dans le contexte des luttes socia­les, on assiste à la créa­tion de bras­se­ries coo­pé­ra­ti­ves dont cer­tai­nes sont déjà impor­tan­tes.

C’est ainsi que, peu à peu, se crée le lent pro­ces­sus de concen­tra­tion de l’indus­trie bras­si­cole qui va carac­té­ri­ser le XXe siècle. Les des­truc­tions et pilla­ges des deux guer­res mon­dia­les, la concur­rence de plus en plus vive, pèse­ront ici comme ailleurs, dans l’évolution de la bras­se­rie moderne.

Pour l’amour de la bière brune !

L’évolution tech­ni­que a entraîné, paral­lè­le­ment, des chan­ge­ments dans les habi­tu­des et dans les goûts des consom­ma­teurs.

Entre les deux guer­res, malgré les pério­des de crise, le pou­voir d’achat a aug­menté, sur­tout dans ces régions indus­tria­li­sées. La bou­teille d’un litre à bou­chon méca­ni­que est appa­rue sur la table du bour­geois et aussi sur celle de l’ouvrier sou­vent action­naire d’une bras­se­rie coo­pé­ra­tive. On boit au cours du repas de la bière de table (2°) mais aussi de la bière bock (3°). Au tra­vail, on boit de la petite bière (1°) en grande quan­tité ; il fait ter­ri­ble­ment chaud au pied du haut-four­neau ou du four à verre.

“Après l’effort, le réconfort”,

Au café , le bour­geois trouve son plai­sir avec des bières venues de l’est (de Lorraine, d’Alsace, voire de Munich) désor­mais « à la pres­sion ». À l’esta­mi­net, le tra­vailleur recons­ti­tue ses forces grâce à des bières denses (5 à 6°) condi­tion­nées en canet­tes de 33 cl. Ces bières pro­vien­nent quant’à elles, d’Angleterre ou d’Irlande en pas­sant par la Belgique toute proche où les trans­fron­ta­liers peu­vent en faire la pro­mo­tion. Elles obtien­nent un tel succès que les bras­seurs - de Maubeuge à Valenciennes – déci­dent de s’adap­ter au goût du jour. C’est ainsi que nais­sent nombre de « Scotch » (ambrée), de « Porter » (plus foncée) et de « Stout » à la cou­leur du café.

Après la Seconde Guerre mon­diale, et ses res­tric­tions, il reste dans les esprits, la nos­tal­gie de ces bières fortes brunes et aro­ma­ti­ques. Aussitôt après la libé­ra­tion, on pou­vait les trou­ver en Belgique, deve­nue pour nous autres, un véri­ta­ble pays de coca­gne. Il nous fallut atten­dre long­temps un ravi­taille­ment normal en grain, pour songer à bras­ser à nou­veau des bières denses. C’est ce que ten­tè­rent quel­ques bras­seurs du Valenciennois vers 1960. Ils le firent au moment de Noël pour un ou deux bras­sins et ainsi renouer avec la tra­di­tion.

Vous voyez, le Hainaut fran­çais et plus lar­ge­ment le Nord-Pas-de-Calais n’a pas usurpé son titre de : Pays de la bière !

Pour retrou­ver le texte com­plet et ori­gi­nal de Pierre-André Dubois, cli­quez ici





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